La finale

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Les dictionnaires ne mentent jamais et définissent avec concision l’histoire comme l’étude du passé. Il n’est pas fait mention à la manière dont l’histoire peut affecter le présent. Ni comment elle affecte les états d’esprit. Voilà des réflexions qui pouvaient avoir leur place avant la finale entre la France et l’Espagne au stade National, à Belfast, pour un match rappelant forcément quelque chose. Un an auparavant, la France s’imposait à ce stade de la compétition sur le score de 2-1 dans un match perturbé par la pluie qui se terminait quatre heures après son coup d’envoi. C’était la troisième défaite consécutive en finale pour l’Espagne qui s’était inclinée en 2014 en 2015 contre les Pays-Bas et la Suède respectivement. "Il y a la tentation de penser que le football nous doit quelque chose", s’amusait l’entraîneur espagnol Pedro López à la veille du match. "Si c’est vrai, j’espère que cette dette sera soldée demain…" Pas moins de sept de ses joueuses avaient perdu la finale précédente, alors que le groupe français ne contenait que quatre éléments défendant leur titre, dont deux gardiennes. L’Espagne avait davantage d’expérience, mais peut-on vraiment se reposer sur une telle expérience ? Quelle influence aurait le poids de l’histoire ?

Cette question est restée dans l’air de Belfast, un air assez frais pour qu’il y ait distribution de couvertures dans la tribune principale. La pluie, qui était tombée pendant le tournoi, épargnait le terrain qu’il fallut même arroser pour que la surface soit idéale pour les deux équipes et pour qu’elles puissent faire l’étalage de leur football collectif. Sur la feuille de match, l’Espagne couchait le 11 qui avait débuté les demi-finales, permutant seulement les deux ailières : Paula Fernández passait à droite et la capitaine Aitana Bonmatí faisait le parcours en sens inverse. De son côté, Gilles Eyquem, qui avait précédemment pris soin de garder ses atouts dans sa manche, les abattait dès le début, avec Emelyne Laurent sur la gauche et Christy Gavory sur la droite, tandis que Catherine Karadjov était en soutien de l’avant-centre Mathilde Bourdieu dans un 4-4-2. Alors qu’au début les deux équipes cherchaient à contenir leur adversaire et à placer des frappes, les schémas tactiques suggéraient que les deux équipes voulussent faire la différence rapidement, chacune dans leur style.

Il fallait ainsi moins de quatre minutes pour voir la France récupérer au milieu de terrain et lancer Laurent d’une passe rapide. Elle se propulsait dans la surface de réparation et servait Mathilde Bourdieu qui faisait trembler les filets des environs du point de penalty. Départ de rêve pour les unes, cauchemar pour les autres.

©Sportsfile

Mathilde Bourdieu fête son but

L’Espagne, il faut bien le reconnaître, refusait de baisser les bras. S’accrochant plus à sa philosophie qu’à son plan de jeu, elle faisait tourner le ballon avec aisance et technique. Maite Oroz faisait honneur à son n°10 en se rendant disponible pour recevoir le ballon et en délivrant des passes précises et bien dosées, trouvant ses coéquipières sur le plan offensif. Les deux joueuses de couloir mettaient à la torture leurs vis-à-vis. La buteuse Lucía García pesait sur la défense centrale avec ses courses. Pour mettre tout cela en musique, Damaris Egurrola excellait dans son rôle de milieue défensive et Patricia Guijarro pouvait être efficace dans tous les coins du terrain. L’équipe pressait haut ; anticipait, interceptait pour récupérer le ballon. Et lorsqu’elle l’avait entre ses pieds, elle le portait rapidement dans les 30 derniers mètres adverses.

La France ne paniquait pas. Son entraîneur l’avait préparée à vivre des matches sans ballon. Elle ne perdait pas d’énergie à venir presser, se concentrant plutôt sur son bloc défensif, et résistait. La stratégie offensive était de jouer direct sur les deux attaquantes, et surtout sur Laurent côté gauche. Cette tactique ne variait pas après l’égalisation espagnole à la 18e minute. Mais ce n’est pas sur l’une de ses combinaisons dans le jeu que l’Espagne trouvait enfin d’ouverture, c’était sur une phase arrêtée. Paula Fernández délivrait un corner rentrant du pied droit de la gauche et Guijarro, accourant au premier poteau, plaçait la balle hors de portée de Mylène Chavas qui, après une sortie quelques minutes plus tôt, restait sur sa ligne et se faisait piéger par les quatre Espagnoles effectuant une combinaison dans laquelle elles posaient les mains sur les épaules de leur coéquipière devant elles.

Quelques minutes plus tard, cependant, la France était proche de toucher les dividendes de sa tactique attentiste, Bourdieu transmettait le ballon à Laurent qui frappait en pleine course de loin. La gardienne espagnole Noelia Ramos était alors spectatrice et voyait le ballon s’écraser sur la barre transversale. De l’autre côté, le positionnement de Chavas lui permettait de s’interposer sur une frappe de près d’Oroz après un centre de Bonmatí. À la pause, il était difficile de dire qui pourrait remporter ce match fascinant. Une opposition de style alléchante entre la technique espagnole et le jeu direct de la France.

La première partie de la seconde période se jouait dans la continuité du premier acte : l’Espagne avait la possession du ballon et l’initiative, s’appuyant sur ses qualités techniques pour construire ; la France attendait le contre. Eyquem remodelait sa tactique avec deux changements dans les premières minutes après la pause, faisant sortir Karadjov et faisant entrer Cindy Caputo sur le côté gauche du milieu de terrain. Il associait Laurent et Bourdieu en attaque. L’ailière espagnole Fernández, qui portait un gros strapping sur une cuisse, laissait sa place à Laura Pérez et, plus tard, Oroz, qui revenait de blessure au dos, échangeait également sa place.

Lorsqu’elle quittait le terrain, l’Espagne se retrouvait menée à nouveau. Et à nouveau grâce à une contre-attaque rapide, Laurent trouvait du champ pour aller tromper la gardienne adverse, grâce à sa vitesse et à sa technique en mouvement.

C’est là que l’histoire allait s’écrire. On entrait dans les 20 dernières minutes, et les joueuses espagnoles pouvaient lire sur le tableau d’affichage du stade National le score de la finale qu’elles avaient perdue douze mois plus tôt. Ces trois défaites allaient-elles peser sur leur mental ou bien allaient-elles au contraire leur donner de l’énergie pour mettre fin à cette série ?

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Patricia Guijarro donne la victoire à l'Espagne

La réponse intervenait à cinq minutes de la fin du temps réglementaire quand Carmen Menayo venait botter du gauche un coup franc rentrant de la droite. La tête d’Egurrola faisait jubiler tout le clan espagnol. On se disait alors que l’on aurait une prolongation. Mais les dernières minutes allaient en décider autrement. Quelque 120 secondes après l’égalisation, la France obtenait un coup franc. L’arbitre biélorusse qui avait deux mots à dire à la fautive, Egurrola, demandait à Pauline Dechilly d’attendre le coup de sifflet. Ce que cette dernière oubliait. Déjà avertie d’un carton jaune pour une faute sur Fernández dans la première période, l’arrière gauche de la France était expulsée. Ensuite, la quatrième arbitre signalait que six minutes de temps additionnel seraient disputées, Caputo était à son tour avertie pour une faute sur Pérez et on se retrouvait dans la situation du premier but. Menayo traversait le terrain et frappait encore du gauche un superbe coup franc. Cette fois, il était repris par la tête de Guijarro qui expédiait le ballon au fond des filets.

Lorsque le coup de sifflet final retentit, le banc espagnol se mit à danser alors que Gilles Eyquem ne pouvait que secouer la tête de désarroi. Les maillots rouges des championnes d’Europe entraient dans la sarabande pour saluer leurs supporters. Comme a pu le commenter plus tard Pedro López : "Beaucoup de sentiments contenus et de tensions pouvaient se dissiper". Les nerfs espagnols avaient été mis à rude épreuve. Mais cette équipe n’aura jamais renié sa philosophie de jeu et les démons du passé en étaient exorcisés par la magie de deux coups de pied arrêtés. Cette victoire trois buts à deux enlevait le poids énorme de l’histoire des épaules espagnoles.

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